Il y a des stades où l'on va voir un match. Et il y a la Meinau.
La différence n'est pas une question de niveau, de budget, ni même de résultats. C'est une question de contrat. Un contrat que personne n'a signé, que personne n'a écrit, et que tout le monde connaît par cœur.
Le contrat est simple.
Le public ne demande pas de gagner. Il l'a suffisamment appris à ses dépens.
Ce public a vécu une relégation administrative. Il a vécu la reconstruction depuis les divisions amateures. Il a rempli des tribunes pour des matchs de CFA — quatrième division, faut-il le rappeler — un samedi après-midi de novembre, sous la pluie, pour voir jouer une équipe dont personne à l'extérieur du Bas-Rhin ne connaissait un seul nom.
Il a fait ça. Longtemps.
Donc il sait ce que c'est. Il ne demande pas de gagner.
Il demande d'y aller.
Nuance capitale, que les joueurs de passage mettent parfois une saison entière à comprendre — et que certains ne comprennent jamais.
Perdre 3-0 en ayant couru jusqu'au bout, en ayant mis les tacles, en étant rentré au vestiaire avec le maillot à tordre : ça passe. Il y aura des sifflets, forcément, il y a toujours des sifflets. Mais le lendemain, au comptoir, on dira « bon, ils ont pas le niveau, mais au moins ils ont rien lâché ». Et ce sera fini.
Perdre 1-0 en ayant regardé passer le match, en ayant laissé filer les duels, en ayant attendu la fin : ça ne passe pas.
Ça ne passe pas cette semaine, ça ne passe pas la suivante, et ça ne passe toujours pas trois ans plus tard quand le nom revient dans la conversation.
Il faut avoir entendu la Meinau un soir de match tendu pour comprendre de quoi on parle.
Ce n'est pas un bruit de stade. C'est une masse. Ça monte de la Coubertin, ça prend le reste de l'enceinte en quelques secondes, et ça devient physique — les gradins vibrent, les conversations sont impossibles, les consignes du banc n'arrivent plus sur le terrain.
Les adversaires en parlent. Les joueurs qui sont partis en parlent, souvent avec une forme de nostalgie un peu embarrassée. Les gardiens visiteurs qui ont eu à défendre du côté du Kop, l'hiver, savent exactement ce que ça fait.
Ce n'est pas de l'hostilité. C'est de l'exigence.
Et il faut dire pourquoi cette exigence existe, parce que ce n'est pas un caprice de supporters.
Strasbourg est une ville qui a passé son histoire à être reprise. Annexée, réannexée, changée de main, de langue, d'administration, de nationalité. Une ville dont les habitants ont, à plusieurs reprises en moins d'un siècle, dû prouver qui ils étaient à des autorités qui en doutaient.
Alors le club, c'est autre chose qu'un club.
C'est le seul endroit où l'appartenance ne se discute pas, ne se justifie pas, ne se prouve pas. Le seul endroit où être d'ici ne demande aucune explication.
Un joueur qui ne se bat pas ne perd pas un match. Il abîme quelque chose de plus ancien que lui.
C'est aussi pour ça que ce public a une mémoire redoutable, et pas toujours équitable.
Il y a des joueurs très moyens qui sont restés dans la légende parce qu'ils ont laissé une jambe dans un derby. Il y a des joueurs bien meilleurs qui ont été oubliés en dix-huit mois parce qu'on ne les a jamais vus se salir.
Injuste ? Sans doute.
Mais c'est le contrat.
Alors à ceux qui arrivent, et il en arrive chaque année :
Vous n'avez pas besoin d'être bons tout de suite. Personne ne l'a été.
Vous n'avez pas besoin de comprendre le dialecte, ni l'histoire de cette ville, ni pourquoi les gens d'ici ont ce rapport particulier au drapeau rouge et blanc.
Vous avez besoin d'une chose.
Y aller.
Le reste, la Meinau s'en arrange.