Elle est morte en mars, un mardi, à quatre-vingt-onze ans.
Le curé a fait un beau sermon. Les petits-enfants ont lu des textes. Il y avait beaucoup de monde, et tout le monde a trouvé que c'était bien.
Tout était en français.
C'est venu après, dans la voiture, entre le cimetière et la salle communale où on avait prévu le café. Ma mère regardait dehors. Elle a dit, sans se tourner vers moi :
« Voilà. Maintenant y'a plus personne. »
J'ai mis trois bonnes secondes à comprendre de quoi elle parlait. Et j'ai eu honte de ces trois secondes.
Ma grand-mère ne parlait pas bien alsacien. Elle parlait alsacien, ce n'est pas la même chose.
Elle ne l'avait pas appris, elle ne l'avait jamais écrit, elle aurait été incapable de vous dire si tel mot venait du bas-alémanique ou d'ailleurs. Elle ne savait pas qu'il existait des graphies concurrentes, des colloques universitaires, des politiques de sauvegarde. Elle n'aurait pas compris qu'on puisse en faire un objet d'étude.
C'était la langue dans laquelle on parle aux poules.
Elle disait Hüs. Elle disait Bàbb. Elle disait Wàrt e bissel quand on était pressé, ce qui arrivait souvent, et ça voulait dire attends un peu mais ça voulait surtout dire tu ne comprends pas encore ce qui est important.
Quand elle était en colère, elle passait en alsacien. Quand elle parlait d'argent aussi. Et quand quelque chose la touchait vraiment, elle ne disait plus rien du tout.
Mon grand-père était mort en 2009. Avec lui était partie la moitié des conversations — parce qu'une langue, ça se parle à deux, et qu'on ne se raconte pas sa journée à soi-même.
Ma mère comprend tout et ne répond jamais. C'est la génération d'après, celle qui a été à l'école quand on n'y parlait que français, celle à qui on a expliqué, gentiment ou moins gentiment, que le dialecte était un handicap dont il valait mieux se défaire.
Elle s'en est défaite. Ça a marché. Elle a fait des études, elle a un bon métier, elle n'a jamais eu d'accent.
Elle ne dira pas que c'est un regret. Mais elle a dit « maintenant y'a plus personne », et elle regardait par la fenêtre.
Moi j'ai une vingtaine de mots, deux ou trois expressions et la prononciation d'un touriste.
Voilà comment ça se termine, en vrai.
Pas par une interdiction. Pas par un décret. Pas par un événement qu'on pourrait dater et raconter aux enfants.
Ça se termine un mardi de mars, dans une voiture, entre deux villages, avec une phrase de six mots que personne n'a notée.
Une langue ne meurt pas. Elle arrête simplement d'avoir quelqu'un à qui parler.
Je ne vais pas vous faire le coup du réveil.
Je n'ai pas inscrit mes enfants à l'immersion, je ne vais pas aux cours du soir, je n'ai pas commencé à collecter les expressions du village avant qu'il soit trop tard. Je me suis dit que je le ferais. Comme tout le monde.
Mais il y a une chose que je n'avais pas prévue.
Depuis mars, il m'arrive de dire des mots à voix haute, seul, dans la voiture. Hüs. Wàrt e bissel. Pas pour les garder. Pour vérifier qu'ils sonnent encore comme dans sa cuisine.
Ils ne sonnent pas pareil. Dans sa bouche, ça voulait dire quelque chose. Dans la mienne, c'est une citation.
On a vidé la maison en juillet.
Dans le tiroir de la cuisine, il y avait des recettes écrites à la main. Un français scolaire, appliqué, avec des accents mis au bon endroit — l'écriture de quelqu'un qui a appris à écrire dans une langue qui n'était pas la sienne et qui y a fait très attention toute sa vie.
Sauf pour deux mots, glissés dans une marge, pour elle seule.
Je ne dirai pas lesquels.