Prenez une carte de l'Alsace et regardez les noms. Ils ne sont pas répartis au hasard. Les terminaisons se regroupent par zones, suivent les vallées, s'arrêtent à certaines altitudes. Cette géographie des noms est le dépôt visible de mille ans d'histoire du peuplement. Un toponyme, c'est une phrase ancienne devenue opaque. On peut la rouvrir.

Les -heim : les plus anciens Commençons par les plus nombreux et les plus anciens. Heim signifie en allemand ancien « la maison », « le foyer », par extension « le domaine ». Ces noms remontent à la période d'installation des populations germaniques, à partir du Ve siècle, et ils se concentrent dans la plaine, sur les bonnes terres, près des voies et des cours d'eau. Leur construction est presque toujours la même : un nom de personne suivi de -heim. Molsheim, c'est le domaine de Mollo. Bischheim, celui de l'évêque — Bischof. Dorlisheim, Duttlenheim, Truchtersheim, Marlenheim : à chaque fois, un individu dont on ne sait plus rien, sauf qu'il a donné son nom à un lieu qui lui a survécu de quinze siècles. Leur localisation est révélatrice. Les -heim occupent les meilleures terres, celles qu'on prend en premier quand on arrive dans un pays. C'est la première couche du peuplement.

Les -willer : la deuxième vague Willer, willer ou weiler vient du latin villare, « le hameau », « la ferme ». Ces noms sont plus récents que les -heim et correspondent à une phase d'extension du peuplement, entre le VIIIe et le XIIe siècle. On les trouve en nombre au piémont des Vosges et dans les zones de collines : Wintzenheim est un -heim, mais Gundolsheim, Bergholtz-Zell, Westhalten voisinent avec quantité de -willer — Orschwiller, Kintzheim, Rodern, Thannenkirch racontent ensemble cette montée vers les hauteurs. La logique est celle du défrichement. Les terres faciles étant occupées, on monte, on coupe, on installe des hameaux là où il faut travailler davantage pour vivre.

Les -bach, -berg, -tal : la géographie pure Une autre famille ne décrit pas des gens mais des lieux. Bach est le ruisseau. Berg, la montagne. Tal, la vallée. Wald, la forêt. Feld, le champ. Matt ou Matten, la prairie. Brunn, la source. Ces noms sont souvent les plus anciens de tous, parce qu'on nomme un cours d'eau ou une montagne avant d'y construire quoi que ce soit. Bitschwiller-lès-Thann, Steinbach, Rothbach, Lauterbourg — la Lauter —, Hohrodberg : on lit directement le paysage. Beaucoup de ces noms fonctionnent encore comme des descriptions exactes. Le ruisseau est toujours là.

Les noms romans, et la ligne qui les sépare Voici le point que la plupart des gens ignorent. Le Haut-Rhin, particulièrement dans le sud et vers le Territoire de Belfort, comporte des toponymes d'origine romane : Réchésy, Courtavon, Montreux-Vieux, Chavannes. Certaines vallées vosgiennes portent également des noms romans. Cette présence dessine une frontière linguistique ancienne, antérieure aux frontières politiques, qui traverse l'Alsace du sud-ouest. Elle correspond au contact entre domaine germanique et domaine roman, stabilisé depuis le haut Moyen Âge. Cette ligne s'est déplacée, mais peu. Elle est encore lisible aujourd'hui sur une carte routière, ce qui est assez remarquable pour une réalité qui n'a jamais été administrative.

Les traces de l'histoire religieuse et féodale D'autres noms racontent des institutions. Münster vient du latin monasterium. Zell, de cella, la cellule monastique. Kirch est l'église — Thannenkirch, Kirchheim. Bischoffsheim et Bischwiller renvoient à l'évêque. Herr au seigneur. Burg signale un château fort, Stein une construction de pierre, souvent défensive : Hohkönigsbourg, Ottrott et ses châteaux, Lichtenberg, Fleckenstein. Ces noms disent qui détenait la terre. En Alsace, où abbayes, évêchés, seigneuries et villes libres se sont partagé le territoire pendant des siècles, la toponymie est une carte du pouvoir médiéval.

Ce que la francisation a fait Les noms alsaciens ont traversé plusieurs politiques linguistiques, et ils en portent les marques. Certains ont été francisés dans l'orthographe tout en gardant leur son : Mulhouse pour Mülhausen, Sélestat pour Schlettstadt, Colmar qui a simplement perdu son tréma. D'autres ont reçu des ajouts administratifs pour éviter les homonymies : les -lès-, les -sur-, les Haut- et Bas- apparus avec la normalisation postale et cadastrale. La prononciation a également évolué. Un même village peut se dire différemment selon qu'on parle français, allemand ou alsacien — et les habitants utilisent souvent la forme dialectale entre eux, la forme officielle avec les autres. Wie heißt's denn eigentlich richtig ? La réponse dépend de la langue dans laquelle on pose la question.

Lire une carte autrement Le plus intéressant vient quand on regarde la répartition. Les -heim dans la plaine fertile. Les -willer sur les coteaux. Les -bach et -tal dans les vallées. Les -burg sur les hauteurs stratégiques. Les noms romans au sud-ouest. Ce n'est pas un désordre. C'est la trace d'un processus : une première installation sur les bonnes terres, une extension vers les terres difficiles, une occupation des positions défensives, une frontière linguistique stable. Cette information est disponible gratuitement, sur tous les panneaux routiers, depuis toujours.

Pourquoi ça compte On pourrait considérer cela comme une curiosité érudite. Ce serait passer à côté de l'essentiel. Les noms de lieux sont la plus ancienne couche de langue encore en usage quotidien. Un Alsacien qui ne parle pas un mot de dialecte prononce chaque jour des mots d'allemand ancien sans le savoir, en disant où il habite. Quand une langue régionale recule, les toponymes sont ce qui reste en dernier. Ils survivent aux locuteurs, parce qu'ils sont inscrits dans le cadastre, sur les panneaux, dans les adresses. C'est une transmission involontaire et remarquablement solide. D'Nämme blibe. Les noms restent.