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# Le bilinguisme, cette politique publique qu'on finance sans jamais l'évaluer
- URL: https://www.rotunwiss.com/le-bilinguisme-cette-politique-publique-quon-finance-sans-jamais-levaluer/
- Published: 2026-09-12T19:20:00.000Z
- Updated: 2026-09-17T19:20:48.000Z
- Description: Tout le monde est pour. Les crédits sont votés, les dispositifs empilés, les discours répétés. Reste une question que personne ne pose jamais vraiment : est-ce que ça marche ?
- Author: Rot un Wiss
- Tags: Politique

***Il existe en Alsace un consensus politique rare : tout le monde est favorable au bilinguisme.*** Les élus régionalistes en font un pilier identitaire. Les élus de droite y voient un atout économique face au marché de l'emploi allemand. Les élus de gauche y lisent une ouverture européenne. L'État finance. La collectivité complète. Les communes hébergent. Il y a quelque chose de suspect dans un accord aussi général. Quand une politique publique ne rencontre aucune opposition, ce n'est pas nécessairement qu'elle est bonne. C'est parfois qu'elle est devenue un symbole — et qu'on ne discute pas les symboles, on les célèbre.

**Ce qui existe réellement** Le paysage est plus fragmenté qu'on ne le croit. Il y a d'abord les **filières bilingues publiques**, dites paritaires : douze heures en français, douze heures en allemand, dès la maternelle. C'est le dispositif principal, celui qui concerne le plus d'élèves. Il y a ensuite le **réseau ABCM-Zweisprachigkeit**, associatif, sous contrat avec l'État, qui propose une immersion plus poussée dès le plus jeune âge. Historiquement, c'est de là qu'est venue l'impulsion, dans les années quatre-vingt, quand l'Éducation nationale ne bougeait pas. Il y a l'**enseignement de l'allemand comme langue vivante**, dans le cursus classique, qui n'est pas du bilinguisme mais qui compte dans les statistiques quand ça arrange. Il y a enfin les **dispositifs transfrontaliers**, échanges scolaires, classes européennes, certifications, qui fonctionnent bien là où ils existent et qui dépendent souvent de l'énergie d'un enseignant plutôt que d'une politique structurée. Cet empilement a une histoire. Il n'a pas de cohérence d'ensemble.

**Le problème dont personne ne veut parler** La contrainte principale n'est ni politique ni financière. Elle est humaine. Une filière bilingue exige des enseignants capables d'enseigner en allemand. Pas de parler allemand : d'enseigner les mathématiques, la découverte du monde, l'histoire, en allemand, à des enfants de six ans. Ces enseignants ne sont pas assez nombreux. Ils ne l'ont jamais été. Chaque rentrée reproduit la même séquence : des postes ouverts, des candidats insuffisants, des solutions de repli, des classes qui fonctionnent en mode dégradé. Les causes sont connues. Le vivier d'étudiants germanistes se réduit à l'échelle nationale. Le métier d'enseignant attire moins. Et un professeur bilingue formé en Alsace peut, s'il le souhaite, aller enseigner en Allemagne ou en Suisse dans des conditions salariales sans comparaison. On demande donc à des gens de choisir la France par attachement au territoire, en acceptant de gagner nettement moins. Certains le font. Pas assez.

**Ce qu'on mesure, et ce qu'on ne mesure pas** On sait combien d'élèves sont inscrits dans les dispositifs. C'est le chiffre qui circule, celui qui figure dans les bilans, celui qu'on compare d'une année sur l'autre. On sait beaucoup moins de choses sur ce qui compte vraiment. Quel niveau réel de langue les élèves atteignent-ils en fin de troisième ? Combien poursuivent en lycée ? Combien utilisent l'allemand dans leur vie professionnelle dix ans plus tard ? Quelle proportion d'élèves abandonne la filière en cours de route, et pourquoi ? Ces questions relèvent de l'évaluation de politique publique. Elles supposent des études longitudinales, des cohortes suivies, des méthodologies solides. Elles supposent aussi d'accepter que la réponse soit décevante. En l'absence de ces données, chacun projette ce qu'il veut. Les défenseurs du dispositif y voient un succès. Les sceptiques y voient un affichage. Personne ne peut trancher, ce qui arrange tout le monde.

**La question de fond** Derrière le débat technique, il y a un désaccord jamais explicité sur la finalité. Pour une partie des acteurs, le bilinguisme est un **outil économique** : former des jeunes employables sur le marché du travail rhénan, où les besoins sont réels et les salaires attractifs. Dans cette logique, l'objectif est la compétence professionnelle, et l'allemand standard suffit largement. Pour une autre partie, c'est un **enjeu culturel** : maintenir un lien avec une langue régionale menacée, dont l'allemand écrit est la forme littéraire historique. Dans cette logique, la question du dialecte n'est pas séparable de celle de l'allemand. Ces deux objectifs ne sont pas contradictoires, mais ils n'appellent pas les mêmes moyens, ni les mêmes contenus, ni les mêmes indicateurs de réussite. Comme on ne tranche pas, on fait les deux à moitié.

**Ce qui se décide sans qu'on le dise** Pendant que le débat reste au niveau des principes, la réalité avance. Chaque classe bilingue non ouverte faute d'enseignant est une décision. Chaque famille qui renonce parce que l'école du village ne propose pas la filière est une décision. Chaque année où le nombre de germanistes en lycée diminue est une décision. Ces décisions ne sont prises par personne en particulier. Elles résultent d'arbitrages budgétaires, de contraintes de recrutement, de choix de carte scolaire. Elles produisent pourtant un effet cumulé considérable. Une politique linguistique se juge sur trente ans. Les effets de ce qui se fait aujourd'hui seront visibles vers 2055\. Les effets de ce qui ne s'est pas fait dans les années 2000, eux, sont visibles maintenant.

**Ce qu'il faudrait** Trois choses, qui ne coûtent pas grand-chose et que personne ne fait. **Évaluer sérieusement.** Pas compter les inscrits : mesurer les compétences en fin de cycle, suivre les parcours, publier les résultats même mauvais. **Traiter le recrutement comme une urgence.** Si la contrainte est le vivier d'enseignants, alors c'est là qu'il faut agir : pré-recrutement, bourses, passerelles avec les universités allemandes, reconnaissance des parcours atypiques. **Dire ce qu'on cherche.** Compétence économique, transmission culturelle, ou les deux ? Sans réponse claire, on ne peut pas construire une politique cohérente, seulement accumuler des dispositifs. Rien de tout cela n'est spectaculaire. Aucune de ces mesures ne fera l'objet d'une inauguration. C'est peut-être pour ça qu'on préfère continuer à voter des crédits en se félicitant mutuellement.